Zatibagnan et les sorcières mangeuses d’âmes : Premier épisode

Zatibagnan et les sorcières mangeuses d’âmes : Premier épisode

Il  est minuit et cette nuit est noire et glaciale. Un  vent soufflait, vibrant dans le  feuillage  des  arbres, hululant  aux  arêtes  des  toits  de  chaume. Des  chiens hurlaient  à  la  mort, accompagnant le hi han  des  ânes.

Soudain,  d’une  concession, une  lueur  monta. Elle  ressemblait à la  flamme  d’une  allumette, mais  plus  grande. Suspendue  au-dessus  des  cases, blanche, sa  pointe  dansait  comme un  ruisseau  d’eau ondulant.

Un fromager (Ph : Wikipedia.org)
Un fromager (Ph : Wikipedia.org)

Elle  oscilla  ainsi pendant un instant  avant  de  se déplacer, tel un navire sur un calme océan,  vers un  gigantesque arbre, le  grand  fromager  du  village  de Bizinokou.

C’est  alors  que  de   presque  chaque  concession  de  ce village, d’autres  feux  du  même  genre  convergèrent  vers le  fromager. Ils  étaient  de toutes  les  formes, ces  feux  bizarres  qui  ne  semblaient  pas  provenir  d’une  allumette. Il  y en avait  des  ronds, des  carrés, d’étoilés, des  cylindriques. Il  y en  avait  même  un, long, qui  ondulait comme  un serpent.

Bientôt,  le  fromager  devint  un  brasier  où  étaient  agglutinées  ces  abeilles  incandescentes. Il  ressemblait  du  coup à  un arbre  de  noël. Un  sapin  de  noël  bien  étrange, où  les  ampoules  n’étaient  pas  des  ampoules  ordinaires…

*

*      *

 Wanganhoba  est  un  homme  de  trente ans. Mais  il  n’a toujours  pas de  femme. Aucune des jeunes filles du village  ne  voulait de lui. Elles  le  trouvaient  trop … laid. Ce  qui  rendait  Wanganhoba  fort  malheureux. Il  a  beau  se  mirer  sous tous les angles, il  ne  voyait  pas  en quoi  il  n’était  pas  beau.

Ses  oreilles  sont  bien décollées  et  bien  larges  et  n’enviaient  rien  à celles  des éléphants. Son  nez  est gros, comme  tout  le  monde, et  même  que  lui son  nez  avait  la  rare  particularité  de  remplir  tout  son  visage.

Ses  yeux  sortaient  de leur  cavité. Ce  qui  lui permettait  de  mieux  voir  que  les  autres. Ses  dents  sont  bien  longues  et  bien  noircies  par  le  tabac  et  la  cola. Toutes  ces  beautés cohabitaient  dans  un visage  carré  à la  peau  de  granit pilé, mélangé  à  un  teint  d’ébène  brûlé.

Il  est  aussi grand  et  fort  que  le  fromager  du  village, ses  mains  rendent  jalouses  les  pelles  et  ses  lèvres  se  moquent  de celles  de  l’hippopotame. Conclusion : il  était  beau  comme  un  paysan  se  doit  de  l’être.

Et  Wanganhoba  ne  comprenait  pas  pourquoi  les  filles  disaient  de  lui  qu’il  est  aussi beau  qu’un  rhinocéros  enlaidi. Sinon  pire !

Cependant, ce  matin, Wanganhoba  est  fébrile : il  a  rendez-vous … avec  une  jeune  fille ! Une  très  belle  jeune  fille de vingt ans, espiègle, effrontée  et  coquette. Elle  aimait  jouer  des  tours  pendables  aux  garçons.

Et  elle  leur  cédait (très) difficilement  si  ceux-ci  tentaient  de  lui faire  la  cour. Et on  lui  faisait la  cour, car  c’est  la  plus  belle  fille  du  village  de  Bizinokou.

Wanganhoba  est  donc  fébrile  parce  que  la  fille  que  tous  les  mâles  du  village  convoitaient  et  qui  aimait  jouer  des  tours mauvais lui  a  donné  rendez-vous  dans  la  brousse. Mais notre ami n’en avait cure. C’est  la  première  fois  que le  pauvre Wanganhoba  avait  rendez-vous  avec  une  fille !

Car  chaque  fois  qu’il tentait  d’aborder  une  demoiselle, elle lui  riait  à  son  gros  nez. Un rendez-vous ! C’était  donc  sensationnel. Et  pour  une  situation  sensationnelle, avec  une  fille  sensationnelle, il  fallait  que  lui-même  soit  sensationnel !

Voilà  pourquoi  il portait  un  chapeau  troué au  milieu  du  crâne  et  baillant  comme  un  crapaud somnambule, un  pantalon  qui  n’arrivait  pas  à l’orée  de  sa cheville, une  chemise dont  le  bas  a  perdu  trois  boutons, laissant  voir son nombril  gros  comme  une  termitière. Ses  pieds  aux  talons  fissurés  débordaient  des  chaussures  mille  fois  rapiécées.

Avec  cette tenue, ce  qu’il  y a  de  meilleur  dans  sa  vieille  malle, la  belle  demoiselle  va être  baba, pensa-t-il en se regardant fièrement dans un morceau de miroir.

Une  daba  sur l’épaule, il  marchait  sur  le  sentier jalonné d’herbes  vertes et  fraîches, bercé  par le  chant  des  oiseaux  dans  les  arbres  de  la  savane. Il  se mit  à  siffloter.

Soudain :

– M’lèèèè !  M’lèèèèè ! M … mmm’lèèèèèè !

Wanganhoba  mit tout en berne.

– M’lèèèè ! M’lèèèè !

Il  n’y a  plus  de doute, c’est  un bébé ! interpréta Wanganhoba.

«  Mais  un  bébé  dans  un  buisson ? »

Wanganhoba  s’engouffra   dans  ledit  buisson. Dans  sa  hâte, une  des  lanières  de  ses  chaussures  cassa. Il  se  débarrassa  de  toutes  les  chaussures. Et  il  tomba  sur  l’enfant. Un  bébé  encore  rose, menu. Ses  petits  pieds  s’agitant  en  l’air, il  gigotait, sa  bouche  sans  dent  largement  ouverte. Ses  yeux  étaient  hermétiquement  clos.

Wanganhoba  se  caressa  la  barbe, perplexe.

« Ce  bébé  est-il  abandonné ? » se demanda-t-il.  Sûrement, puisqu’il n’y avait  personne  à  côté. L’enfant  est  couché  à  même  les  feuilles  de  karité, nu. Il  ne  pleurait  plus.

Le géant  se  gratta  le  crâne. Que  va-t-il  faire ? Peut-être qu’après  tout  la  mère  est  à  côté. Mais  une  mère  complètement  inconsciente ! S’il  l’attrapait  celle-là ! maugréa le gigantesque homme dans sa tête.

Il  se  mit  à  appeler.

– Hooooooo ! La  maman  du  bébé  est  à  côté ? Qu’elle  vienne  tout  de  suite, le  bébé  veut  sa  tétée !

Les  buissons  se  secouèrent  fougueusement  et  un  buffle  gigantesque  apparu  devant  Wanganhoba, soufflant  dans  ses  naseaux.

C’est à suivre …

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